Commentaire
Rapport IA 2025 de Mary Meeker : ce qu'il faut en retenir
Lecture sélective des 340 pages du rapport. Trois graphiques qui comptent vraiment, et un angle mort à signaler.
Mary Meeker a publié son premier rapport IA en mai 2025. Comme toujours avec ses Internet Trends, le document est dense, américain, et truffé de données. Voici ma lecture en tant que praticien européen.
Les trois graphiques à retenir
Le deck « Trends — Artificial Intelligence » (BOND, mai 2025) est un rouleau compresseur de courbes exponentielles. La thèse tient en une phrase : l’adoption de l’IA grimpe plus vite que celle de l’électricité ou du mobile en leur temps. ChatGPT qui passe de zéro à 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires en 17 mois, ce n’est pas un KPI de plus — c’est un changement de régime.
Cela dit, je n’ai pas retenu les 340 pages. J’en ai retenu trois graphiques.
1. Le capital suit la chaleur. 212 milliards de dollars de CapEx cloud en 2024, en hausse de 63 % sur un an — essentiellement des fermes de GPU. Quand les hyperscalers engagent des montants pareils, ce n’est plus de la communication : c’est un pari d’infrastructure. Le capital a déjà tranché.
2. Les développeurs votent avec leur IDE. L’écosystème NVIDIA est passé à 6 millions de développeurs en 2025. C’est l’indicateur avancé que je regarde en premier : les outils que les développeurs choisissent aujourd’hui sont les produits que vos équipes utiliseront demain.
3. Le monde est mobile-first et IA-native. 90 % des utilisateurs mobiles de LLM se trouvent hors d’Amérique du Nord dès la troisième année. La croissance ne vient pas d’où nous avons l’habitude de regarder.
Le message combiné de ces trois courbes : la gravité s’est déjà déplacée. L’ignorer, c’est transformer votre plan à cinq ans en partie de roulette.
La croissance est indiscutable, les marges non
Le deck est un festival de courbes « up-and-to-the-right ». Meeker elle-même reste pourtant prudente — et je partage sa réserve. Trois promesses du moment méritent d’être confrontées au terrain :
- « L’inférence ne coûte presque rien. » Sur le terrain, les réseaux électriques chauffent et l’eau de refroidissement commence à manquer.
- « L’open source tue les marges. » La conformité, le support et la sécurité ont un prix — quelqu’un finira par le payer.
- « Les emplois disparaissent. » Les premiers pilotes cités montrent +14 % de productivité, pas un carnage social.
La morale que j’en tire : la croissance est indiscutable, les marges ne le sont pas. Modélisez vos coûts d’énergie et votre cannibalisation de revenus avant de courir après la dernière puce.
Trois grilles de lecture pour vos budgets 2026
- Interface → agents → autonomie. Le chat était l’IA 1.0 ; l’orchestration agentique est la 2.0. Vos produits doivent exposer des verbes, pas des écrans.
- Le compute n’est pas l’avantage — la distribution, oui. Quand le coût d’inférence s’écroule, la barrière redevient la donnée et la confiance des utilisateurs.
- Global by design. Le prochain milliard d’utilisateurs arrive par la voix et le satellite, pas par le navigateur. Prévoyez la localisation en temps réel — ou perdez la partie dès « bonjour ».
Le playbook que j’en tire
Concret, pas théorique — un trimestre à la fois :
- T3 2025 — lancez un audit « Model Diet » : classez chaque flux de travail en automatiser / augmenter / archiver. Objectif : libérer 15 % d’OPEX en six mois.
- T4 2025 — constituez un red team éthique IA, avec un vrai droit de veto. Les régulateurs vont l’exiger ; les talents l’attendent déjà.
- T1 2026 — négociez des contrats d’énergie long terme, 100 % renouvelable. L’énergie est la nouvelle facture cloud.
- T2 2026 — livrez une première fonction agentique qui génère du revenu, même modeste. L’élan bat la perfection.
Et selon votre siège dans l’organisation :
- Entrepreneurs — la vitesse est votre seule douve. Prenez un créneau avant que les géants ne terminent leurs cycles d’achat.
- Opérationnels — mesurez le succès en décisions automatisées, pas en dashboards consultés.
- Régulateurs — contrôlez l’export de compute, pas les papiers. Le génie ne rentrera pas dans la lampe.
- Contributeurs individuels — le marché paie désormais la capacité d’orchestration : prompts clairs, chaînage d’agents, hygiène de données.
L’angle mort
Le rapport sur-représente massivement les éditeurs américains et sous-représente l’écosystème européen — open source, souveraineté, contraintes réglementaires. À lire avec ça en tête, surtout si vous prenez des décisions d’infrastructure pour une organisation soumise à l’AI Act.
Avancer vite, questionner encore plus vite
Le coût de la paralysie dépasse désormais celui de l’expérimentation. Prenez le rapport Meeker comme une boussole, pas comme un évangile : scrutez chaque slide clinquante, mais sentez aussi le sol bouger sous vos pieds.
Votre prochain comité de direction ne devrait plus demander « faisons-nous de l’IA ? », mais « combien de processus avons-nous libérés ou améliorés ce trimestre — et qu’avons-nous appris ? ». À l’ère où les machines accélèrent plus vite que nous, l’avantage durable reste la capacité à se réinventer, avant qu’un concurrent — ou un algorithme — ne le fasse à votre place.
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